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 La rage de la perfection

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MessageSujet: La rage de la perfection   19.01.11 19:12

La rage de la perfection


1. La première vérité


Je voudrais dire une chose, une seule chose, je voudrais la clamer, la chanter, la hurler, pour qu'elle puisse enfin être ENTENDUE. Car je connais des gens qui la savent, qui la disent, qui l'enseignent et qui ne l'entendent pas. La preuve : leur vie est comme écrasée de l'absence de cette chose-là. Et c'est une chose simple, infiniment simple, qui ne demande aucune érudition pour être comprise, aucun effort pour être atteinte. Elle est donnée là, donnée d'avance. Et en plus, si j'ose dire, c'est la vérité chrétienne, toute la foi chrétienne ne fait que dire ça, mais le dire à fond, le dire absolument, le dire sans réserve.

Qu'est-ce donc?

C'est que nous n'avons pas à mériter l'amour. Ou, en bon et honnête langage chrétien, Dieu, Dieu lui-même, le fameux Tout-puissant, Dieu nous aime le premier, il nous aime tels
que nous sommes, il nous aime d 'abord, et rien, absolument rien ne peut entamer cet amour indéfectible. (1)
Et si nous croyons en Jésus Christ, c'est parce qu'il est le visage et la voix de cet amour-là, et que les signes qu'il donne d'être auprès du Père ne sont pas les fantasmagories attendues par la crédulité publique, mais c'est le soin, encore le soin, la nourriture, la paix du cœur, le retour des enfants perdus, l'amour, enfin, la haute et humble tendresse, la divine douceur, si forte, si impitoyable à tout ce qui veut meurtrir l'homme.
La foi chrétienne, relisez l'Épître aux Romains, ça commence comme ça: je n'ai plus à me tourmenter de mon impuissance, je n'ai plus à enrager de mes faiblesses, je n'ai plus à me tendre dans une raideur désespérée pour me rendre conforme à ce qu'il faudrait que je sois pour que Dieu daigne enfin abaisser son regard sur moi. Car c'est Dieu lui-même qui vient vers moi, m’aimant en son Christ notre Seigneur, pour transformer mes démons en diables de papier, et faire de ma faute cette vieille peau morte qui tombe au lever du jour.
Le grand commencement, c’est que Dieu est en nous grâce, c’est-à-dire don, cadeau, pure libéralité. Et ce cadeau, c’est ma vie, ma liberté, ma bonne puissance, une jubilation d’exister inentamable, une communion avec toutes choses et avec mes frères qui peut subsister à travers tout.
Le grand commencement, c'est la foi que rien ne peut nous séparer de cet insaisissable amour venu d'En-haut et que nous ne pouvons ni produire ni maîtriser, bienheureuse
impuissance, car elle nous défait de cette prison, le moi revendicateur et apeuré. JE SUIS ! Puisque Dieu, abîme d'inconnaissance, se fait en moi ce souffle et ce soulèvement où resurgit la création, et plus forte infiniment qu'aux premiers jours du monde.

*
Tout le monde sait ça : je veux dire, parmi les chrétiens.
C'est la banalité même. Et pourtant, j'ai dit et je répète : cet parole est peu entendue. Du moins, je le crains. Du moins, c'est le cas de trop de gens que j'ai connus. Et quels gens!
Dévoués, engagés, consacrés, vraiment et par le plus sérieux d'eux-mêmes.
Cette parole n'est pas entendue de la bonne oreille, cette oreille qui entend la parole à la jointure de l'être, là où sont les enjeux absolus, la vie et la mort, la folie et le sens, la damnation ou la liberté. Cette oreille que devait bien avoir le paralytique, quand le jeune rabbi lui disait: « Lève-toi et marche », ou Zachée tout heureux quand il lui disait: « Le bonheur est entré dans cette maison. »
Oui, j'ai connu, je connais des gens croyants, dévoués, sincères – je voudrais bien être aussi vertueux qu'ils le sont – et pour qui cette parole qu'ils savent, qu'ils disent, qu'ils enseignent, est comme murée dans un incroyable silence.

La preuve: leur tristesse.

Leur tristesse secrète, par-dessous la joie obligatoire, le bel entrain de la volonté, la bonne figure qu'ils font en toute circonstance.
Ou, en d'autres cas (ou les mêmes à d'autres moments ?) leur épouvantable tristesse étalée, irrésistible.
D’où vient-elle, cette idée que nous devons mériter l’amour ? Qu’il faut d’abord nous montrer dignes et qu’ensuite, ensuite seulement, nous serons aimés ?
Dire qu’elle vient du christianisme est assez étrange, puisque la foi chrétienne commence précisément par mettre fin à cette idée-là ! Ou est-ce qu'il y aurait, chez les chrétiens et dans leur foi même, quelque chose qui irait à contresens ? Mais encore, d'où vient le contresens ? Peut-être, sans doute, d'une tentation très profonde, celle d’Adam et d'Ève au jardin, celle du Christ au désert, quand l’Ennemi – le menteur-meurtrier à l'origine – use de la parole de Dieu pour prendre l'homme au piège de la mort. «Dieu n’a-t-il pas dit... ?» Dieu n'a-t-il pas dit en effet, et par Jésus lui-même, que nous devions obéir aux commandements, être
parfaits comme notre Père est parfait, dépasser la justice des Pharisiens en nettoyant à fond le dedans de la coupe et du plat ? «On vous a dit... moi je vous dis... »
Mais ces paroles, on ne peut les entendre qu'à entendre en elles, comme tout à fait premier, l'amour du Père qui veut notre vie – et rien d'autre ...
Toutefois, le redoutable contresens peut trouver appui, ou se cristalliser, dans une certaine idée qu'on se fait du bien, de la perfection, de la sainteté. Je vais en dire quelques mots.


2. La trop belle image

L’Évangile est mystérieusement sans contenu. Je veux dire : sans législation, sans méthodes ascétiques ou mystiques, sans philosophie, sans doctrine même, au sens ordinaire du mot. I1 est au-dessus et plus au fond, par-delà et en amont, non point le noyau mais le cœur du noyau. En ce monde, point de ce monde.
L’Évangile sera toujours inscrit. Entreprise redoutable. Elle prête à déviance. Car il faut que l'Évangile prenne figure en ce monde, parmi les choses humaines ; mais cette figure, à chaque fois, est menace de sa perte. Pour ce qui nous importe ici, ce seront les figures de l'homme parfait, de l'homme accompli, que désigneront, dans le langage courant du monde catholique, les mots redoutables de saint et de sainteté.
« Jean est venu ne mangeant ni ne buvant, et vous dites que c’est un possédé. Le Fils de l’homme est venu mangeant et buvant et cours dites que c’est un ivrogne et un glouton. » Les plus proches du Christ seront ses apôtres ou envoyés. Non point sages sur la montagne ou renoncés au fond des grottes, mais courant le monde, offerts aux hommes, aussi à l'aise, dira
Paul, dans l'abondance que le dénuement; hommes de la parole, jetés dans l'action (comme leur Seigneur), brassés dans le grand pétrin de la pâte humaine.
L'ascèse n'est pas une création chrétienne. Il y a des moines ailleurs ; bouddhistes, entre autres. L'Inde a une science de l'ascèse, antique, immense. La sagesse grecque savait le prix de l'abstinence ; même l'Épicurisme, le vrai, consiste à s'en tenir aux plaisirs naturels et nécessaires, avec juste un peu des naturels non nécessaires : règle impitoyable à nos envies.
Quand la foi chrétienne se fait ascétique, qu'est-ce qu'elle fait au juste? L'union entre l'Évangile et l'ascèse ne va pas de soi. L'ascèse réfère au désir de paix intérieure, « l'apathie », le non-pâtir des Grecs ; au désir d'élévation de l'âme vers l'Ineffable ; ou, enfin, à la venue en l'homme de ce grand non-désir qui le délie de toute attache et de toute soif.
L'Évangile est amour. Le cœur de l'Évangile, le cœur de Dieu, c'est agapê, la très pure et brûlante tendresse qui enveloppe et enflamme tout l'homme. Car c'est feu. C'est plus violent que le désir. C'est le grand divin désir qui n'aspire qu'à l'amour même...
Cet amour ne délie pas de la douleur. Il la fait lever au contraire. Il révèle au monde sa douleur inconnue. Il ne la dissout pas – ce serait quitter l'homme – il la traverse et la
transfigure. Non qu'il aime la douleur : comment l'amour aimerait-il la douleur ? Sa substance est toute joie, l'amour n'est que jubilation. Mais parce qu'il aime, l'amour préfère pâtir que moins aimer.

Et l'ascèse, là-dedans ?

Il y a deux pièges, qui ne furent pas toujours évités (et peut-être bien d'autres, auxquels je ne pense pas).
Le premier, c'est que l'ascèse peut quitter l'amour. La voie du Christ se confond alors avec la voie des antiques sagesses. Voici l'homme seul (n'est-ce pas le premier sens du mot
« moine» ?) ; seul avec l'œuvre de se défaire de toute attache et de s'élever vers le seul nécessaire. Mais le lieu premier du Fils venu en chair d'homme, c'était la communion. «Là où
Deux ou trois sont réunis en mon bom, je suis. » A la place de cette tendresse qui, dans l’Évangile, est Dieu, vient ici la bienveillance que l’homme délivré des passions accorde à toute créature. C’est bien mais c’est autre chose.
Le second piège, c’est que l’ascèse vienne se loger dans la douleur de l'amour. Chemin des mortifications frénétiques, de destruction qui témoignera, pense-t-on, de l'intensité de
l’amour. Si je me crucifie, ne suis-je pas proche du crucifié ? Mais i1 ne s'est pas crucifié lui-même, il s'est offert à la folie des hommes pour que Dieu passe jusqu'en cet abîme et que rien
ne soit en dehors de son amour. Et qu'est-ce que cet éloge de la maladie qui a circulé parmi les chrétiens ? Quand Jésus voit un malade, il ne lui prêche pas la croix, il le guérit. Est-ce que l’imitation de Jésus Christ s'arrêterait au seuil de sa grande bonté ? Et si nous ne pouvons guérir comme lui, tâchons du moins de garder son esprit.
Condamnerons-nous l'ascèse? Ce serait bien sot. Car Jésus a aussi jeûné. Mais pour l'homme de l'Évangile, l'ascèse n'est pas première, elle n'est même pas essentielle.

*

La modernité, si éprise de liberté, si fortement insurgée contre les perversions de la tradition, serait aussi, selon Michel Foucault, l'âge de la discipline. C'est au XVIIIe siècle que paraît l’automate, figure de l'homme enfin totalement produit ; et que Frédéric Il transforme ses soldats prussiens en automates militaires ; et (toujours selon Foucault), que les frères des écoles chrétiennes en font autant avec leurs élèves. Mouvements réglés, tous ensemble, parfaite conformité. Le temps est celui de l’horloge. Il nous faut des soldats, des ouvriers, des citoyens utiles.
C’est au XVIIIe siècle que Kant sauve, pense-t-il, la conscience morale des désastres métaphysiques : «tu dois », l'impératif catégorique, est le commencement, le premier mot de l'esprit en nous.
Aucun rapport entre la hauteur morale de Kant et les procédures disciplinaires ? Historiquement, je me garderai bien d'en rien dire. Mais je vois bien, en revanche, comment les deux peuvent se joindre pour produire concrètement l'homme convenable, l'homme en règle, l'homme en paix avec lui-même et adapté avec justesse à l'exigence sociale. Dedans, le sens du devoir, le grand « il faut» qui précède tout, qui mènera le paysan ou l'ouvrier aux tranchées de la Grande guerre, qui tiendra les humiliés et les écrasés dans le respect des lois, et les époux mal joints dans la stricte observance des apparences de l’amour. Dehors, les législations, règles et règlements, les procédures, les bonnes manières, les choses à dire et à faire – tout le savoir – qui préserve l’homme ou la femme de cette chose horrible : la perplexité, l'imprévu, le non-prescrit, la nécessité de la clarté du cœur.
Un certain christianisme traditionnel s'arrange au mieux de cette modernité-là. Il s'y retrouve, et pour cause : il en vient. Il y a ainsi un traditionalisme qui n'est point du tout la
tradition chrétienne, la grande obéissance à l'Esprit (c'est liberté) mais qui est l'attachement féroce aux traditions des hommes, badigeonnées de christianisme.

*

Il y a bien des années, je me trouvais prêtre de garde, comme on disait, dans une grande paroisse de Paris. On voyait de tout. Un jour, je vis venir à moi une pauvre petite prostituée. Je me souviens encore de son nom : Anne-Marie. Elle me dit qu’allait partir pour un bordel d'Afrique du Nord. Je la mis en garde. C'était bien inutile ; elle savait qu'elle partait pour l’horreur et la mort.
« Mais, me dit-elle, la fille qui devait y aller a un enfant. Il faut qu'elle puisse s'occuper de son enfant. Alors, je pars à sa place. »
Seigneur Dieu!
Peut-être était-ce l'instinct suicidaire, le masochisme, la culpabilité morbide, je ne sais quoi. Mais peut-être était-ce vrai. Et peut-être les deux.
Qui d'entre vous, bonnes gens, prendra la première pierre ? Et même, bonnes gens, qui d'entre vous aura quelque chose à dire ? Et quoi ?
Je crois, ou plutôt je sais, qu'il y a des êtres humains (j’en ignore le nombre) qui vivent la sainteté du Dieu de Jésus Christ hors des chemins tracés, hors de toute loi, dans les abîmes, dans le monde froid, dans le fond de la mer. Pour qui ne pas se tuer (les pilules sont sous la main) est minute à minute un acte de foi dont l'héroïsme pourrait faire pâlir bien des héros de la foi. Pour qui ne pas céder au désir compulsif, frénétique, fou, ou le retarder un peu, demande un courage, un amour, une vertu cent fois plus grands qu'à d'autres le maintien
tranquille d'un célibat heureux. Pour qui ne pas désespérer de Dieu, ne pas vomir le Christ et rester là, muets, immobiles, dans l’attente impossible que la parole aimante renaisse de ses cendres, est un amour de Dieu sans goût et sans consolation, mais plus fort que la mort où ils sont.
En retour, il y a quelque chose qui demeure incompréhensible chez beaucoup de croyants : c'est leur dureté. Je ne parle point ici des hypocrites ; je parle des gens qui ont, autant qu'on puisse savoir, une foi sincère, un désir réel du bien, voire une conscience chatouilleuse et des engagements coûteux au service de Dieu et des hommes.
Comment peut-on être riche, riche à crever, et savoir que cette richesse provient tout droit du sang des pauvres, et aller à la messe, et se confesser « j'ai eu de mauvaises pensées »)
et défendre crânement la vraie religion contre ses adversaires ? Comment peut-on être théologien, et bon théologien, être écouté et faire du bien, et crever de jalousie envers les collègues, et soupçonner l'orthodoxie des autres, et ne concevoir sa propre grandeur que dans l'abaissement d'autrui ? Comment peut-on être dévoué, donné, consacré 24 h sur 24, et être incapable d'entendre, fermé impitoyablement à la douleur réelle d’autrui, à sa demande réelle, et opposer à la vérité des gens l’implacable savoir du bien ? (2)
Ainsi y a-t-il d'un côté ces dévoyés, ces pauvres fous, ces gens de péché qui, dans leur errance, peuvent témoigner du Dieu vivant et de l'autre ces gens de bien qui peuvent être pris sans même le voir dans les filets du Mauvais.
Vieille histoire. «Je te remercie. Seigneur, de ce que je ne suis pas comme les autres hommes... »
Et l'autre, dans le fond : «Pitié de moi, qui suis pécheur. » Et celui-ci s'en fut justifié – pas le premier. On s'en est beaucoup servi, de cette histoire, pour discréditer la vertu. Contre-
sens complet. Le bien est le bien, le mal est le mal. Mais le bien et le mal en nous sont mêlés, mélangés, ils passent l'un en l’autre. Les cartes sont brouillées.
Méfions-nous du miroir, de la perfection du miroir ! L’homme moderne a beaucoup aimé l'introspection et le chrétien l’examen de conscience. Je me regarde et me compare au
modèle saint. Suis-je conforme ?
Mais peut-être n'as-tu vu dans le miroir que ton illusion ? Et peut-être ne vois-tu dans le modèle que le miroir de tes rêves ?
L’image se défait ; l'image de cette perfection qui est comme un tableau à remplir : une figure peinte sur le mur qu'il faudrait imiter !
Notez bien: le contenu peut varier. Il y a la perfection à couleur janséniste et individuelle, dure répression intérieure, forçage des humeurs, introspection morale. Mais il y a aussi la perfection à couleur collective et militante, tension forcenée dans l’action, dévouement épuisant, critique réciproque sans pitié.
Le trait commun, c’est cette rage de parvenir à l'image satisfaisante de soi. Image pour Dieu, mais pour un Dieu qui, sous ses vêtements d’amour, a la poigne du despote.
A moins que ce ne soit, en ultime vérité, image pour soi, image pour se justifier et s'apaiser enfin soi-même ; Dieu ne ferait office que de support et garant.
Peinture cruelle. Est-elle juste ? Si l'on veut l'appliquer aux gens pour les juger, sûrement pas. Mais, dans son excès possible, ne dit-elle pas une menace réelle ? Ne dit-elle pas la pente dangereuse d'une conception de la perfection qui finalement oublie et Dieu et l'homme au profit de son grand fantasme ?
Mais il faut bien que ce fantasme ait des motifs, tout de même ! En effet, il en a.
Il donne à l'homme le sentiment qu'il peut atteindre le but, le grand but, l'accomplissement, la vie, la vie éternelle, en faisant l'économie et de la vérité, et de l'autre. Car la vérité me déloge de ce rêve, elle me renvoie à ce que je préférerais ne pas savoir de moi. Et l'autre m'enlève de cette place : car il me signifie que la vraie vie est dans la relation, dans l'amour et son épreuve, et non dans la poursuite solitaire de mon idéal.

*

Si je prends ma liste des grands hommes depuis, disons, le XVle siècle, qui donc s'y trouve ? Et j'entends par grands hommes ceux qui comptent pour moi, dont les œuvres m'ont
nourri, qui ont contribué à faire le paysage où je vis et à me faire moi-même.
Et qui ont été essentiels à ma foi. Pas nécessairement parce qu'ils étaient chrétiens, mais parce qu'ils provoquaient ma foi à se dire, parce qu'ils exprimaient l'humanité où j'avais à vivre l'Évangile. Et bien sûr, pour certains d'entre eux, parce qu'ils donnaient à l'Évangile un visage ou une voix pour le temps où je suis.

Qui vais-je nommer?

Eh bien, par exemple, au hasard et en vrac – Jean-Sébastien Bach, Descartes, Kant, Maurice Blondel, Mozart, Beethoven, Schubert, Ravel, Stravinsky, Rembrandt, Molière, Balzac, Dostoïevski, Nietzsche, Freud, Shakespeare, Montaigne, Hegel…
En vrac ! Liste partielle et subjective, comme on dit. Pas beaucoup de saints, là-dedans. Pas beaucoup de théologiens. Si j’avais pris le Moyen Age, ç’aurait été différent. Mais pour les temps modernes...
C’est comme si la sainteté s'était retirée des grands lieux d’initiative de la culture, comme si elle s'était enclose hors de ce qui fait la vie des hommes.
Que peut-on en conclure ? Que l'Église des temps modernes a raté son affaire, laissé partir d'elle les forces vives ? Ou bien au contraire que ce monde s'est condamné lui-même, en se livrant avec frénésie à toutes ses productions et en oubliant l’œuvre essentielle : construire l'homme ?
Il est vrai que ce qui frappe, en ces hommes que j'ai nommés, c’est qu'ils valent par leurs œuvres. Quant à leur personne même, mon Dieu, c'est variable. Quelles misères, quelles faiblesses, chez beaucoup ! Ils ne sont pas des « modèles », non seulement de sainteté, certes, mais même de santé, d'équilibre, d’honnête vertu humaine. Mais l'esprit moderne est prêt à tout pardonner pour l'œuvre. Verlaine et Rimbaud, par exemple, peu importe leurs misères, leurs vices ! L'œuvre sauve tout, l’œuvre est leur vérité et leur justice.
A quoi l'on peut opposer l'antique chemin de sagesse : pour le sage, l'œuvre est lui-même ; c'est d'édifier en lui l'homme vrai et accompli qui est but et justification.
Ambition en apparence bien plus haute. Mais, toujours pour la modernité, ambition morte, voire suspecte : l'homme n’est jamais ce cristal ; l'homme ne prend sens qu'en l'histoire, et l’histoire est œuvre, et non retrait dans l'éternel.
Mais le saint, où est-il dans cette affaire ? Ne se dit-il pas pécheur ? Ne faut-il pas le prendre au sérieux quand il reconnaît et déclare, jusqu'à en être agaçant, qu'il n'est que misère? Passons sur le style ou les abus possibles. Il doit bien se dire là quelque chose qui importe.
Le saint ne s'imagine pas lui-même comme le parfait. Et si son oeuvre est l'homme, c'est une œuvre en cours, inachevée, une ébauche. Et elle n'a quelque chance de vérité que par
l’amouren elle, et l'amour est don, l'amour est œuvre, fût-ce invisiblement.
L’Évangile ne dit-il pas qu'on juge l'arbre à son fruit ? L’image évangélique de la perfection n'est-elle pas le grain qui, à travers pourrissement, sommeil hivernal, déchirement du printemps, en vient dans la splendeur de l’été à donner fruit : trente, soisante, cent pour un ?
Elle ne consonne pas si mal à l’Évangile, l’idée que ce qui juge l’homme est en ce qui sort de lui, en ce qu’il engendre. Mais la question, c’est : en quelle œuvre l’homme peut-il s’accomplir ? Quel don doit-il donner au monde pour que se manifeste en lui le Don premier, le grand souffle créateur ?
On peut craindre que le souci chrétien de ne surtout rien faire de mal ait un peu rétréci l'immensité du don. Au risque, chose horrible, de faire paraître l'Évangile mesquin.

*

Luther : il a voulu la perfection, il s'est fait moine, il a échoué. Le cœur de son destin n'est point la haine de Rome, mais la crise absolue où le jette son échec et l'issue qu'il a découverte : que ce qui est premier, ce n'est point nos œuvres, c'est la grâce.
Quel malheur, quel immense malheur que cette découverte soit devenue fracture de l'Église ! Car il est certain qu’elle touche une vérité essentielle. Mais la vérité de cette vérité est réconciliation de l'homme avec lui-même, en Dieu. En sorte que le don primordialement fait à l'homme soit en lui une liberté neuve, déliée de l'avidité comme de l'angoisse, des envies forcenées comme de la culpabilisation. Et cette liberté sait user du volontaire et de l'effort – quand la tâche le veut – mais souplement s'abandonner au travail qui se fait en l'homme, hors de maîtrise. Et en ce travail la liberté se retrouve agissante, plus profonde et décisive qu'en la décision volontaire, mais liberté libérée de la solitude où l'enfermait l’illusion du seul, du soi-disant « sujet » qui peut tout.
Cette réconciliation-là, ce souple mouvement où s'harmonisent en l'homme toutes ses puissances dans la clarté efficace du don, ou de la grâce, je crois bien que l'homme d’Occident
l'a perdue. Fractures partout. Entre Dieu et l'homme, certes. Les mortelles controverses sur la grâce ont accrédité l’idée qu'en somme, ce qu'on donnait à Dieu on l'ôtait à l’homme, et réciproquement. Dieu devient ainsi, qu'on le veuille ou pas, l'ennemi de l'homme.
Fracture en l'homme. Le sujet solitaire et volontaire s’impose comme la figure du bien-vivre. Tout ce qu'il méconnaît passera dans l'autre côté, contestataire, de la modernité : l’affectif, le sauvage, la passion, le désir !
Du côté catholique, comment aurait-on évité d'être contaminé par tout ça ? L'effet, chez beaucoup de gens, c'est ce que j'appellerai le malheur de la grâce. La grâce est grâce
.en Dieu. Mais en l’homme, elle est devoir, supplément de devoir. Quand on a tout fait bien, il n’est point temps de se reposer. Il y a encore deux choses à faire : reconnaître que c’est Dieu qui a tout fait et pas nous, et lui rendre grâce d’avoir tout fait.
La grâce n’est pas grâce en l’homme. Sinon, elle aurait quelque chose de gracieux, de gratuit, un air de légèreté, de jubilation, de profond laisser-aller à cette vie venant de plus puissant que nous et qui veut chanter en nous. Elle serait comme l’inspiration du poète ou du musicien, avec ses imprévisibles retraits et ses joies imprévues.
Épreuve, sans doute, épreuve plus dure qu'aucune épreuve volontaire – car dans le désert on est démis de soi-même – mais jusque dans l'épreuve une force de fécondité auprès de laquelle tous les labeurs de la perfection pâlissent. Je crois que l’homme aujourd'hui aurait assez faim d'une telle grâce.


3. Soyez parfaits

Il est écrit: «Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. »
Et où est donc sa perfection ? De faire pleuvoir la pluie sur les bons et sur les méchants et de faire lever le soleil sur les justes et sur les injustes. «Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés. » Prodigieux chemin court ! Ainsi me suffirait-il de ne pas juger mon frère pour que tout le mauvais en moi échappe au jugement ? Pour que je puisse passer à côté du tribunal ? Prodigieux, vraiment ! Certes, quiconque s'essaie à réellement à ne pas juger verra que ça le mène assez loin. Mais tout de même, quelle liberté, quelle paix ! Tout ce qui me perd et me condamne et m'attriste et m'apeure, tout fond en moi dès que je donne à l'autre mon prochain sa place d'exister, la chance de sa parole, le chemin ouvert, l'espérance d'être sauf.
La perfection est fruit, comme j'ai dit. Non point conformité à l’image, mais fruit. C'est pourquoi, méfions-nous de prétendre ou même vouloir imiter Jésus Christ ! Gardons-nous d'en faire l’image accablante ! L'heureux Zachée donne la moitié de ses biens, le possédé délivré retourne chez les siens – alors qu'il demandait à suivre Jésus –, Marie gardera la meilleure part. A chacun sa grâce. A chacun son chemin : vois ce qui t'est possible et fais-le. Dès que tu es tourné vers Lui, même si tu trébuches et t'égares dans la montagne, tu dois savoir que la seule vraie tentation est : désespoir. Pour le reste, à chaque jour suffit sa peine.

Le fruit est amour. L’amour juge tout et n’est jugé par rien. L’amour est commandement, mais ce commandement est le don même qui nous est fait ; c’est pourquoi accomplir ce commandement n’est point nous régler sur la loi contraignante, mais laisser monter en nous la bonne puissance qui ne veut que donner son fruit. A chacun sa puissance. Sans doute, l’amour en nous est mêlé, mêlé de tristesse et de meurtre. Mais pour le rendre pur, nous n'avons d'autre arme et d'autre instrument que l'amour même. C'est pourquoi l'amour est l’épreuve de l'amour.
Dieu est ami de l'homme. Tâchons de ne pas l’oublier quand nous prétendons le servir.



Maurice BELLET
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