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 Aide à mourir dans un couple(témoignage)

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MessageSujet: Aide à mourir dans un couple(témoignage)   25.02.13 11:14

Euthanasie: "J'ai aidé ma femme à mourir"
 
Par Delphine Saubaber, publié le 19/11/2011 à 10:32, mis à jour le 18/12/2012 à 10:58

 C'est un homme de 85 ans tout en pudeur. En mars dernier, bravant
la loi française sur l'euthanasie, Monsieur M. a permis à son épouse,
Blanche, atteinte d'un cancer en phase terminale, d'en finir. L'Express a
recueilli son témoignage exceptionnel.


 
   Alors que vient de paraître le rapport Sicard sur
la fin de vie, un homme raconte à L'EXPRESS comment il a aidé sa femme à
mourir.
 
   REUTERS/Michael Kooren
 
   
     Quand, de sa main tremblante de vieil homme, il lui a tendu le
verre pour qu'elle le porte à ses lèvres, il pleurait comme un enfant.
En la regardant se redresser péniblement, il a murmuré: "Tu te rends
compte ce que tu me fais faire, mon amour?" Ce furent ses derniers mots à
Blanche, dans la chambre aux rideaux tirés. "Mon amour."
En
soixante ans de mariage, une vie l'un pour l'autre, lui, publicitaire,
elle, fonctionnaire dans un organisme international, c'était la première
fois qu'ils se quittaient. Ce 9 mars, jour de soleil froid, le ciel de
Paris étincelait. Elle, dans la pénombre, sur son lit, recrachée par
l'hôpital après un mois de soins, faisait la morte sans l'être tout à fait.
"Elle n'avait presque plus de corps, 40 kilos, peut-être, souffle
Jacques, assis sur le canapé du salon. Elle ne pouvait plus manger, se
lever. Il n'y avait plus que sa tête qui marchait, jusqu'au bout. Encore
un jour avant sa mort, devant la télé, elle répondait à Questions pour
un champion mieux que les candidats."  
C'est idiot, quand
l'hôpital l'a relâchée, en février, Jacques a pensé que les choses
iraient mieux. "Trois jours avant la sortie, ils m'avaient dit: "On va
pouvoir vous la rendre." C'est tout. Et, quand on sort de l'hôpital,
c'est qu'on est sur la bonne voie, non ?" sourit-il faiblement. Blanche y
avait été admise en urgence un mois plus tôt, en janvier. Le couple
revenait tout juste des Etats-Unis, où il était allé rendre visite à
l'un de ses fils. Fatiguée, déjà, elle avait marché une dernière fois
sur le fil des petits bonheurs en famille, mamie gâteau, joueuse. En
rentrant, assaillie de douleur, elle ne pouvait plus poser un pied par
terre. Le cancer du poumon, diagnostiqué deux ans plus tôt et enrayé par
des chimiothérapies successives, avait décidé de faire son nid dans
tous ses vaisseaux.
 
 Témoignez
 
 Comme Monsieur M., vous avez pris la décision de braver la loi et
d'aider un de vos proches à mourir. Comment avez-vous pris une telle
décision? Etes-vous resté en France ou avez-vous décidé d'aller à
l'étranger? A quelles difficultés vous êtes-vous heurtées?  
 
  Ou au contraire, vous avez refusé d'accéder à la requête d'un de vos proches. Pourquoi?  
 
 Racontez-nous votre démarche.
 
Au retour de l'hôpital, donc, en février, Jacques a appelé la
cancérologue pour reprendre rendez-vous. Il n'y aura plus de
rendez-vous, a gentiment répondu la cancérologue. C'est comme ça qu'il a
compris.
Le vieil homme a raccroché comme un funambule, au
milieu de son salon aux teintes pastel. Il est allé voir Blanche dans la
chambre. Elle dormait. Ses 84 ans et ses cheveux gris n'avaient pas
altéré l'épure de son visage, empli d'ombres, ni la transparence de sa
peau. Blanche... Rien ni personne ne lui avait jamais dicté ses actes...
Elle avait adhéré à l'Association pour le droit à mourir dans la dignité (ADMD)
vingt ans auparavant, comme lui. Ils l'avaient fait ensemble. Ils ont
toujours tout fait ensemble. Les voyages, les brocantes, les
bric-à-brac, pour farfouiller, dénicher la gravure de leurs rêves, eux
qui aimaient les lignes simples, calmes, ciselées.  
A 20 ans, elle avait ressuscité son existence
 
Il
l'avait rencontrée à 20 ans, à l'âge où l'on embrasse la vie, où lui
s'était retrouvé "seul au monde", fils unique de deux déportés disparus
dans les fumées d'Auschwitz. Blanche a ressuscité son existence. Ils se
sont mariés en 1950. Elle lui a donné cinq beaux enfants, ils ont eu
douze petits-enfants. Et, maintenant, elle était là, au bord de la
tombe, dans cette chambre décorée de dessins de Venise où ils avaient
dormi, côte à côte, plus de trente ans.
Elle attendait. Elle
attendait, dans la fadeur immobile et obsessionnelle des jours qui se
suivent, avec ce regard bleu clair, aigu, de celle qui ne veut pas se
laisser surprendre. L'infirmière arrivait à 8 heures le matin. Blanche
levait les bras pour être déshabillée, lavée, rhabillée, elle avalait,
quand elle le pouvait, sa purée Blédina. On la mettait dans le fauteuil
roulant. La nuit, elle allumait la lumière pour appeler Jacques, qui
dormait dans la chambre d'à côté. Il n'avait pas voulu de garde de nuit.
Alors, dans le noir, elle allumait une fois, deux fois, trois fois. Et
elle attendait, les mains posées sur les draps à regarder devant elle.
Elle attendait de ne plus attendre.
Jacques le savait. Il a fait venir le médecin traitant, et il lui a demandé, à demi-mot : "Est-il bien nécessaire de prolonger, docteur...?" Le docteur a répondu, en termes clairs: hors de question de pratiquer une euthanasie.
Il a prescrit de la morphine, pour atténuer les souffrances qui
traversaient le corps de Blanche, des hanches à l'estomac, et du
Rivotril, pour l'endormir. C'est ce qu'on appelle la sédation
palliative, autorisée par la loi Leonetti (1). "Elle devenait vaseuse, ça pouvait durer des semaines...", soupire Jacques.  
 
 

   C'était une décision épouvantable. Mais il fallait la prendre...
 
 
Alors, un matin, environ dix jours après son retour de
l'hôpital, Blanche a appelé son mari. Et, les yeux grands ouverts, elle a
articulé: "Je veux que tu appelles l'ADMD." C'était le nom de code. Le
signal.  
"Je m'y attendais, même si j'ai retardé le moment
d'appeler, dit-il, les yeux rivés au tapis. Je devais appeler l'ADMD non
pas pour qu'elle aide ma femme à mourir, cette association ne sert pas à
ça, mais pour me donner une adresse en Suisse, où, là, on pourrait sans
doute nous aider..."
"Ce sera irréversible, en êtes-vous bien consciente ?"
 
Pendant
une semaine, Jacques tourne autour de son téléphone. Il n'en parle à
personne. Pendant une semaine, Blanche lui demande: "Tu as appelé
l'ADMD?" La camisole de ce corps usé le met au désespoir, autant que son
choix: "C'était une décision épouvantable. Mais il fallait la
prendre..." Il finit donc par appeler, et par rencontrer une déléguée de
l'ADMD, qui lui donne l'adresse d'associations en Suisse et en
Belgique.  
Mais Blanche n'est plus transportable. Alors Jacques
demande l'impossible... De fil en aiguille, d'appel en appel, il réussit
à se procurer une fiole de pentobarbital de sodium. Le produit qu'on
utilise, en France, pour piquer les chiens dans les cliniques
vétérinaires et, en Suisse et en Belgique, pour aider les gens à mourir
dans le cadre du "suicide assisté", sur prescription du médecin et sur
la base d'un dossier médical étayé. Avec un accompagnateur formé, et à
condition, surtout, que la personne soit capable elle-même de formuler
la demande de mourir et de prendre le produit.  
Mais Jacques ne
se sent pas le courage de rester seul face au vertige. Comment aider sa
femme à se tuer ? Un ami l'aide alors à trouver un généraliste
compatissant, qui vient et revient voir Blanche, pour s'assurer de sa
volonté. La première fois, de son lit, elle lui serre la main:
"Aidez-moi, s'il vous plaît, je veux partir." Lui, chaque fois, lui
murmure: "Je vous donnerai un produit qui vous endormira. C'est bien ce
que vous voulez, mourir? - Oui. - Ce sera irréversible, en êtes-vous
bien consciente? - Oui." Blanche a toujours répondu : "Oui", "oui",
"oui."  
"Chérie, on a pris rendez-vous..." C'est comme ça que Jacques le lui a dit.  
9
mars, 21 heures. "L'infirmière à domicile partait à 19 heures, il ne
fallait aucun témoin..., se souvient-il, en enfonçant ses mains dans le
canapé. C'est compliqué d'avoir l'impression de transgresser la loi,
alors qu'on ne veut que le bien de la personne qu'on aime..." C'est
compliqué de se lever en sachant que sa femme va mourir ce soir-là.
Jacques
est resté de longues heures dans leur chambre. Moments sans paroles,
chuchotis avec elle, si pâle, si lucide. Vers 19 h 30, le médecin est
arrivé. Ils se sont assis à côté d'elle, sur le lit. Les enfants de
Jacques et Blanche, qui ne se sont pas opposés au choix de leur mère,
n'ont pas voulu y assister.
Le médecin a reposé la question à
Blanche. "Vous savez pourquoi je suis là... Etes-vous d'accord ?" "Oui",
a-t-elle encore répondu d'une voix si basse qu'elle semblait déjà
appartenir au silence, tout en regardant Jacques. Le médecin a mélangé
la potion amère à de l'eau. Il a suffi de 4 grammes, au lieu de 10 pour
une personne normale. Blanche a avalé le liquide à petites gorgées. Ses
traits se sont détendus, ses deux yeux se sont fermés, son souffle s'est
éteint.  
 
 

   Etre obligé d'aller chercher du produit pour piquer les chiens!
 
 
Brutalement, instinctivement, Jacques s'est précipité, en
larmes, sur le lit pour s'allonger à côté d'elle, comme pour retenir sa
tiédeur qu'il cherche encore, huit mois plus tard, en froissant les
draps de ses mains quand il se réveille au creux de la nuit. Le
lendemain matin, il a appelé le médecin habituel, qui a signé le
certificat, sans poser de question.  
Le secret n'a jamais quitté
le noyau familial. Seuls les enfants savent. Parce que ce "geste
d'amour" n'appartient qu'à leur père. Parce que c'est illégal. En
France, on est contre la mort douce, chez soi, s'étrangle-t-il, colère
rentrée. "On préfère laisser mourir une personne sur deux à l'hôpital,
seule la plupart du temps, mais en règle avec la loi! Etre obligé
d'aller chercher du produit pour piquer les chiens! Mais pourquoi un
texte ne laisse-t-il pas la possibilité de choisir à ceux qui le veulent
et qui, comme moi, ne croient pas en Dieu?" Pour ses enfants, il a
d'ailleurs écrit sa volonté: "Si ma situation physique le nécessite, je
veux que l'on recoure à une euthanasie." Avec ou sans loi. Comme la
femme qu'il aimait.
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